dimanche 14 février 2010

Spector, le Phil Rouge



Bon, promis je ne ferai pas ça souvent. Mais ayant récemment changé d'hébergeur, j'ai eu envie de "recycler" une de mes anciennes contributions, et de toute façon je fais ce que je veux.

Voici pourquoi Phil Spector est un génie.

D'emblée, je précise que vous ne trouverez dans ce qui va suivre aucune référence à la vie chaotique du monsieur, ses paranos ses tares et ses procès. Il a d'ailleurs été condamné pour le meurtre d'une jeune femme, récemment.

Mais bon on est là pour parler de musique. Par où commencer ? Peut-être par la fin. Phil Spector a signé son dernier opus "valable" en 1980 avec le End of century des Ramones avant de devenir une baudruche 100% tabloïds. Une fin de cycle ourlant la boucle d'une carrière au sommet, qui l'aura vu travailler avec des loustics (et des lousquettes surtout) aussi divers que Yoko Ono, les Ronettes, les Beatles, Ike et Tina Turner, et les Stones.

Savoureuse anecdote à ce sujet dans la très belle bio des "pierres qui roulent" signée par François Bon. Qui raconte la génèse, et la conception, du hit Not Fade away. Pendant les 108 secondes du morceau, c'est le bon Phil qui joue des maracas. Pas dans ce clip, bien sûr.



Phil Spector, comme tout mythe, est une fourmillière de ce genre de petites choses. Mais autant son travail avec les légendes du rock que furent, sont et resteront à jamais les Stones et les Beatles est remarquable, autant son génie le plus barré et décadent fut appliqué à la pop rutilante et psychédélique dont il est le responsable patenté.Autant de perles synonymes de Billboard, compilées dans l'indispensable coffret Back to mono (1958-1969) qu'on peut trouver en vente ici. Ou ici.



Puissance évocatrice des chiffres. Entre 1958 et 1990, les productions siglées PS sont allées se nicher à 43 reprises dans les meilleures ventes de singles aux USA. Pas un gage de qualité, certes, mais le signe tangible d'une efficacité redoutable et d'un flair sans pareil.


Grossièrement, la patte Phil Spector fut de populariser des bluettes à l'eau de rose, en leur injectant des sessions d'orchestre ahurissantes. Avec une gradation dans le chaos au fil des années, et au gré des tubes. Impossible, par exemple, de résister aux premiers sons de batterie saccadée ouvrant l'utra-tube des Ronettes, Be my baby en 1963. Et offrant l'intro sublime au film de Martin Scorsese, Mean Streets.






Difficile de résumer ici la longue liste des perles conçues par le petit bonhomme, toutes inscrites dans le légendaire Wall of Sound, marque de fabrique de l'usine à tubes Spector & Spector. KEZAKO ? Il s'agit d'un choix d'orchestrations denses et vitaminées, destinées à booster les transistors et les juke-boxes. Phil Spector réunissait des dizaines de zicos dans ses studios, les enjoignant à jouer ensemble, séparément, ajoutant comme un mille-feuille différentes couches de mélodies les unes par-dessus les autres.

Dans cette idée, la quintessence du style Spector se retrouve à mon sens dans un morceau cultissime : Then he kissed me, chanté par les Crystals en 1963 également. Une autre intro légendaire, où les notes sont scandées, une rythmique qui surgit, des voix haut perchées. Et un son monumental, qui selon la légende est né d'une erreur, comme le dub. Un technicien du studio aurait oublié de réenregistrer le morceau sur plusieurs pistes, ou un truc comme ça, ce qui donne à la chanson une "reverbe" hallucinée, et des atours compressés, amples et violents.



Et Martin Scorsese de continuer ses clins d'oeil, concoctant jusqu'au moindre détails ses bandes originales cultes, en ajoutant à la playlist des Affranchis le morceau dans son integralité.
156 secondes oniriques accompagnant son plan-séquence de fou furieux.






Cela étant, un grand nombre de spécialistes considèrent que la véritable quintessence du style Spector est d'avantage contenue dans le morceau fantasque et tout aussi exubérant, River deep mountain high d'Ike et Tina Turner. Ou au-delà de la mélodie sous acide, la voix de Tina assassine la concurrence. Ce morceau reste aujourd'hui considéré comme le dernier coup de génie d'un Spector ayant mis tous ses efforts dans un album ayant fait un flop douloureux.



Autre anecdote célèbre, Phil Spector étant aussi le responsable des succès des Righteous Brothers, dont le moelleux Unchained Melody (oui, oui, le truc de Ghost avec la scène de poterie...) Le chef-d'oeuvre des interprètes fut néanmoins un puissant You've Lost That Lovin' Feelin'.
Lors de l'enregistrement du tube, constatant que le premier couplet reposait entièrement sur la voix grave de Bill Medley, son pote Bobby Hatfield demanda à Spector ce qu'il pouvait bien faire pendant ce temps. Réponse de ce dernier : "tu peux foncer directement à la banque". Et, de fait, selon le major BMI il s'agit du morceau le plus joué à la radio au vingtième siècle !



Et je ne résiste pas à livrer un dernier avis sur un dernier tube. Dedicated to the one I love, pas top dans sa version Shirelles en 1959, a été tout simplement transcendé par les voix somptueuses des Mamas and Papas huit ans plus tard. Assez pour considérer un peu plus, même a posteriori, que Phil Spector reste un génie. Qui inspire des producteurs à la mode comme le passionnant Timbaland...


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